LE ROI NOIR CONSOLIDE SES POSITIONS
Lorsque l’eau s’était retirée de la ville en emportant avec elle tous les rats, la population avait porté Amos en triomphe jusqu’au donjon. Jamais on n’avait vu une cité assiégée si joyeuse et si débordante de vie. De toute évidence, les gens de Berrion avaient une foi inébranlable en leur seigneur Junos ainsi qu’en Amos, leur jeune prince.
— Je ne veux pas obscurcir votre joie, leur dit Amos, mais je vous rappelle que nous n’avons pas encore gagné la partie. Nous n’avons plus que quelques jours de paix devant nous avant que ne reprennent les hostilités, et Barthélémy sera plus décidé que jamais à nous mettre à genoux. Nous devons être forts et nous appuyer les uns sur les autres pour traverser les épreuves à venir. Continuons à nous battre pour la justice et la diversité de notre monde. L’avenir de nombreux peuples dépend de notre capacité à repousser les attaques ennemies.
Les habitants de la ville applaudirent chaleureusement ces paroles, mais, sous d’autres cris de joie, ils entreprirent malgré tout de faire la fête. Comme si personne n’avait pris au sérieux la petite allocution empreinte de sagesse du porteur de masques.
— Tu ne vas pas t’amuser un peu ? demanda Frilla à son fils. En tout cas, les musiciens, eux, ont de l’énergie à revendre !
— Non, je n’ai pas l’esprit à la fête, répondit Amos. De toute façon, cela ne me semble guère approprié pour le moment. Je te rappelle que nous sommes en guerre et qu’il y a mieux à faire.
— Ce que tu peux être vieux pour ton âge ! dit Frilla en lui caressant la tête. Tu es beaucoup trop sérieux ! Regarde, même Sartigan s’amuse… Vois comme il tape du pied en regardant les autres danser. Les gens ont besoin de se divertir pour oublier que le pire est encore à venir.
— En effet, intervint Junos, on fête le changement des saisons, les vendanges et les semailles, la moisson et la nouvelle lune. Nous fêtons même le souvenir des morts, alors pourquoi ne pas célébrer le siège de la ville ? !
— Mais… ça n’a aucun sens, répliqua Amos. En plus, je m’inquiète pour Béorf, Lolya, Maelström et Médousa qui ne doivent sûrement pas avoir la vie facile en ce moment… Je n’arrête pas de penser à eux.
— Raison de plus pour t’amuser ! assura Junos. S’ils étaient à ta place, j’ai la certitude qu’ils en feraient autant, surtout Béorf ! En tout cas, moi, j’ai bien envie de profiter de cette danse, tu viens ?
— Si tu permets, Amos…
— Oui, oui… Allez-y…
Comme il n’avait vraiment pas le cœur aux festivités, le garçon décida de monter au donjon pour admirer le coucher de soleil. Il adorait particulièrement ce moment de la journée qui lui permettait de méditer en paix. Comme le lui avait enseigné Sartigan, Amos se mit en position du lotus et respira profondément.
Peu de temps s’était écoulé lorsqu’un gros corbeau se posa à côté de lui. L’oiseau tenait dans son bec un objet qu’il laissa tomber près du porteur de masques. C’était une somptueuse pierre bleue.
— C’est un caaadeau des nymphes ! Elle eeest à toi !
— Des nymphes !? s’étonna le garçon qui n’en avait pourtant jamais rencontré.
Amos savait, pour l’avoir lu dans Al-Qatrum, les territoires de l’ombre, qu’il y avait plusieurs sortes de nymphes et que leur rôle était de préserver, mais surtout de rehausser la beauté de la nature.
— Wow ! Mais lesquelles m’envoient donc ce cadeau ? demanda-t-il à son visiteur ailé. Les Dryades, les Napées, les Néréides ou ?…
— Je ne sssuis que le messager, l’interrompit le corbeau. Les nnnymphes me demandent seulement de te dire qu’elles implorent ta protection contre le roi Barthélémy Ier et ses hommes. Elles dddemandent que tu fasses tout ce qui est en ton pouvoir pour que les chevaliers du souverain ne progressent pas davantage vers le nord. Ceci eeest un respectueux présent de leur peuple…
Le garçon savait aussi que les nymphes ne se dévoilaient que très rarement aux mortels de peur de les envoûter par un très dangereux charme d’amour. Ces créatures étaient apparemment si belles que personne n’avait jamais réussi à trouver les bons mots pour les décrire.
— J’aiderai les nymphes avec grand plaisir et je n’ai pas besoin que l’on paie mes services, répondit-il. Garde cette pierre précieuse, j’ai beaucoup de richesses et je ne suis…
— Porteur de masques ! ne reeeconnais-tu pas une pierre de puissance quand tu en vois une ? croassa l’oiseau.
— Une pierre de puissance ? Mais oui, c’en est une ! s’exclama Amos en ramassant la pierre bleue sur le sol.
— Elle ttte sera plus utile qu’aux nymphes, continua le corbeau. Lorsque qqque tu as commandé à la rivière souterraine d’inonder la ville, mes maîtresses ont senti des lacunes dans ton pouvoir sur les eaux. Elles eeespèrent ainsi pouvoir t’aider à compléter ta quête des pierres…
— Eh bien, dans ce cas, fit joyeusement Amos, j’accepte avec joie ! Tu diras aux nymphes que je les remercie de tout cœur. Dis-leur aussi que je ferai tout pour arrêter Barthélémy dans sa folie !
— Au rrrevoir et bonne chance ! lança l’oiseau avant de s’envoler.
Le porteur de masques saisit délicatement la pierre et la posa au centre de sa paume. La magie opéra immédiatement et sa main prit une texture liquide et incolore. La pierre sombra aussi lentement qu’une embarcation qui prend l’eau, puis finit par pénétrer son corps. Tout le métabolisme du garçon commença à changer et, d’un coup, son corps se mua en flaque d’eau.
— Amos ! appela Frilla en escaladant les marches du donjon. Viens nous rejoindre, Amos ! Sartigan m’envoie te dire que tu dois t’amuser un peu… Tu es là, mon chéri ?
Frilla ne trouva pas son fils en haut du donjon ; elle n’y vit qu’une grande flaque d’eau dans laquelle elle se mouilla les pieds.
« Mais qui a pu faire ça ?! se demanda-t-elle, perplexe. Bon, j’enverrai une servante pour éponger…»